Fin septembre 2026, lors de la 34e édition du Prix EY de l’Entrepreneur de l’Année pour la région Sud-Est, une scale-up marseillaise créée à peine deux ans plus tôt décrochait le titre de Scale-up EY de l’Année. Son nom, Adcytherix, reste encore confidentiel pour le grand public. Son modèle, lui, intrigue : une biotech qui développe des traitements contre les cancers résistants sans posséder de laboratoire propre, et qui a convaincu des investisseurs de lui confier 135 millions d’euros en dix-huit mois.
Un pari contre-intuitif : construire une biotech sans paillasses
Dans l’imaginaire courant, une biotech, c’est d’abord des paillasses, des chercheurs en blouse blanche, du matériel lourd. Jack Elands, fondateur et président d’Adcytherix, a choisi une autre voie. Dès la création de la société en juin 2024, il opte pour un modèle dit « asset-light » : la biotech ne possède pas de laboratoire en propre. Elle conçoit et pilote des programmes de recherche en s’appuyant sur un réseau de partenaires spécialisés, qui réalisent les travaux expérimentaux sous sa direction scientifique.
Ce choix peut sembler paradoxal pour une entreprise qui développe des médicaments de pointe. Il traduit en réalité une lecture précise du secteur. Construire et maintenir des infrastructures de laboratoire mobilise des capitaux considérables, sans que cela constitue un avantage compétitif en soi. Ce qui crée de la valeur, selon la logique d’Elands, c’est la maîtrise de la conception des programmes et la qualité des partenariats. Adcytherix concentre donc ses ressources sur ces deux axes, en externalisant le reste.
Les ADC : cibler les cellules cancéreuses en épargnant les cellules saines
La spécialité d’Adcytherix, ce sont les ADC (Antibody-Drug Conjugates, ou anticorps conjugués à des médicaments). Le principe est précis : un anticorps, conçu pour reconnaître spécifiquement les cellules tumorales, est couplé à un agent chimiothérapeutique très actif. L’anticorps joue le rôle d’un vecteur ciblé qui achemine le médicament directement à la cellule cancéreuse, en limitant l’exposition des tissus sains. Par rapport à une chimiothérapie classique, qui atteint indistinctement cellules malades et cellules saines, les ADC offrent une efficacité potentiellement accrue pour des effets secondaires réduits.
Ce qui distingue Adcytherix dans ce paysage, c’est la cible choisie : les cancers devenus résistants aux traitements existants. Ces tumeurs représentent l’un des défis les plus difficiles de l’oncologie moderne. Quand un cancer résiste à une première ligne de traitement, les options se réduisent rapidement. En se positionnant sur cette indication précise, Adcytherix s’attaque à un besoin médical non satisfait parmi les plus urgents, ce qui renforce la crédibilité du projet auprès des investisseurs et des autorités réglementaires.
30 millions à la création, 105 millions dix-huit mois plus tard
La trajectoire financière d’Adcytherix est, à ce stade, le signal le plus lisible de la confiance accordée à son modèle. À sa création en juin 2024, la biotech lève 30 millions d’euros, un montant déjà significatif pour une entreprise sans données cliniques à présenter. Ce premier tour signale l’intérêt d’investisseurs prêts à parier sur un modèle organisationnel atypique et sur une ambition scientifique encore en construction.
Dix-huit mois plus tard, une deuxième levée de 105 millions d’euros vient financer l’accélération des programmes ADC, le recrutement d’une équipe internationale et les premières étapes vers des essais cliniques. Le total atteint 135 millions d’euros en moins de deux ans d’existence, ce qui place Adcytherix parmi les scale-ups les mieux dotées de la healthtech française. Ce chiffre prend encore plus de relief dans le contexte européen : selon Tech.eu, la seule semaine du 28 septembre 2026 a vu plus de 305 millions d’euros investis dans la healthtech sur le continent, illustrant à la fois l’attractivité du domaine et la compétition intense que doivent affronter les acteurs qui s’y positionnent.
Marseille, un écosystème de santé qui gagne en visibilité nationale
Le choix de Marseille n’est pas anodin. La ville dispose d’un tissu académique et hospitalier solide qui offre des partenaires naturels pour des programmes de recherche en oncologie. Pour Adcytherix, cet ancrage facilite l’accès à des expertises scientifiques locales, tout en inscrivant la scale-up dans un écosystème régional en pleine structuration.
La distinction EY intervient précisément au moment où la région gagne en visibilité nationale. Lors de la même cérémonie, d’autres entrepreneurs étaient récompensés : Hervé Lohéac pour Syclef, acteur du froid industriel, et des lauréats dans des secteurs aussi variés que la food et les services, preuve que le Sud-Est produit une diversité de profils entrepreneuriaux. Adcytherix en représente la face la plus capitalistique, mais son ancrage marseillais rappelle que les champions de la biotech ne naissent pas uniquement dans la région parisienne.
Ce que cette trajectoire enseigne
L’enseignement principal de l’histoire d’Adcytherix dépasse le seul secteur de la santé. Il montre qu’il est possible de bâtir une entreprise scientifiquement ambitieuse en remettant en cause les infrastructures habituellement jugées indispensables. Le modèle sans laboratoire n’est pas une contrainte subie : c’est une décision stratégique délibérée, qui libère du capital pour le concentrer sur ce qui crée réellement de la valeur.
L’histoire rappelle aussi que la clarté du positionnement est une ressource à part entière. En se fixant sur une cible précise (les cancers résistants) et sur une classe de médicaments bien définie (les ADC), Adcytherix s’est rendue lisible pour des investisseurs et des partenaires qui ont besoin de comprendre où va leur confiance. Dans un secteur où beaucoup de projets peinent à articuler leur proposition de valeur, cette netteté constitue en elle-même un avantage compétitif.
Avec 135 millions d’euros en caisse et des essais cliniques à venir, Adcytherix entre dans la phase la plus exigeante de son développement : celle où les promesses scientifiques doivent se transformer en données solides. La suite se jouera dans les laboratoires de ses partenaires. Mais aussi dans sa capacité à conserver, à mesure qu’elle grandit, la légèreté organisationnelle qui fait aujourd’hui sa singularité.
