Le 2 novembre 2026, Gallium Defense a officiellement quitté le mode stealth en annonçant une levée de fonds en amorçage de 7,1 millions d’euros, menée par Keen Venture Partners et 360 Capital, avec la participation d’Omnes Capital et de Polytechnique Ventures. Sept mois d’existence, deux prototypes opérationnels, un radar capable de détecter des drones à dix kilomètres : la jeune pousse parisienne sort de l’ombre au moment même où s’ouvre l’European Defence Week à Paris, dans un secteur que les startups françaises avaient jusqu’ici largement laissé aux grands groupes.
Trois anciens du BCG face à la menace drone
La genèse de Gallium Defense ressemble davantage à un mémo de conseil qu’à une intuition de garage. Pendant des mois, les théâtres d’opération ukrainiens avaient mis en évidence les limites des systèmes de détection face aux drones FPV (first person view), ces appareils commerciaux bon marché détournés à des fins militaires. Les solutions disponibles fonctionnaient techniquement, mais elles restaient coûteuses et difficiles à intégrer pour des opérateurs civils, conçues pour des armées et non pour des gestionnaires de centrales ou de réseaux ferroviaires.
Eric Fournier, Florian Lemoine et Robin Mandel ont abordé ce constat comme ils avaient appris à le faire au Boston Consulting Group : en cherchant d’abord le verrou économique plutôt que le défi technologique. Leur lecture était claire. La technologie radar X-band à balayage électronique actif (AESA) existait depuis des années. Ce qui manquait, c’était une architecture modulaire et software-defined, pensée pour la production en série, capable d’être intégrée dans des systèmes existants sans les refondre. En avril 2026, ils ont quitté le BCG pour créer Gallium Defense à Paris.
Recombiner plutôt qu’inventer
Le GDS-10, premier produit de la startup, illustre directement cette philosophie. Le radar n’est pas conçu pour battre des records de performance technique, mais pour offrir une couverture de 360 degrés à l’horizontale et 90 degrés à la verticale, avec une résistance au brouillage et un fonctionnement toutes conditions météo, dans une architecture modulaire qu’un opérateur peut intégrer à son système sans repartir de zéro.
La cible de détection, des drones de classe 1 jusqu’à dix kilomètres, correspond précisément à la menace que les armées et les gestionnaires d’infrastructures critiques peinent à couvrir. Le choix de raisonner dès le départ en termes de scalabilité industrielle, plutôt que de pousser les curseurs de performance à leur maximum, place Gallium dans une position singulière dans le paysage défense européen : celle d’un acteur qui pense d’abord au déploiement à grande échelle, et remonte ensuite vers la technique.
Sept mois, deux prototypes, dix kilomètres
Dès juin 2026, soit deux mois après la création, les équipes de Gallium lancent le développement des premiers prototypes du GDS-10. En octobre, des démonstrations contrôlées valident la détection de drones de classe 1 à dix kilomètres. Tech.eu, qui couvre la levée de fonds le 2 novembre, précise que ces tests ont été conduits dans des conditions favorables, avec des cibles connues et une météo clémente. La nuance est honnête : un test contrôlé n’équivaut pas encore à une robustesse opérationnelle sur le terrain. Mais pour une société de sept mois, le cap technique est notable.
L’organisation interne de Gallium traduit une culture produit héritée de la tech civile : des itérations toutes les deux semaines, des tests terrain mensuels calibrés sur les retours d’opérateurs. Dans un secteur défense qui raisonnait souvent en cycles de plusieurs années, ce rythme tranche avec les pratiques établies. Les premières commandes commerciales sont attendues pour le premier trimestre 2027.
Un double marché pour construire les premières références
Le tour de table réunit Keen Venture Partners et 360 Capital comme lead investors, Omnes Capital et Polytechnique Ventures en complément. Ce choix d’investisseurs connecte Gallium à des réseaux dans la tech, l’industrie et les grandes écoles françaises, de quoi accélérer l’accès aux premiers clients institutionnels.
La stratégie commerciale repose sur deux segments parallèles. D’un côté, la protection des infrastructures critiques, énergie, transports, télécoms, où des opérateurs privés disposent de budgets réels et d’une exposition croissante au risque drone. De l’autre, les applications militaires, où les cycles de contractualisation sont plus longs mais les volumes potentiellement importants. Cette double approche permet à Gallium de construire ses premières références sans dépendre uniquement des commandes militaires, dont les délais s’étendent souvent sur plusieurs années pour une startup inconnue des acheteurs publics.
Les Echos, dans un article consacré aux startups françaises de la défense publié la même semaine, citaient un acteur du secteur : elles « peuvent faire mieux que les grands groupes en étant plus malignes ». Gallium défend précisément cette thèse, en cherchant à faire ce que les grands groupes ne font pas, non parce qu’ils en seraient incapables, mais parce que cela ne correspond pas à leur modèle économique.
Ce que l’histoire de Gallium apprend
Gallium Defense n’a pas encore de contrats commerciaux signés ni de déploiements opérationnels. Elle dispose de deux prototypes validés, d’une levée de 7,1 millions et d’une analyse fine du marché. Mais son histoire, même embryonnaire, illustre un mécanisme souvent sous-estimé dans les secteurs industriels : l’avantage compétitif peut venir d’une lecture économique plus fine que celle des acteurs en place, bien avant d’avoir besoin d’une technologie inédite.
Pour des entrepreneurs qui hésitent à s’attaquer à des marchés régaliens ou industriels réputés fermés, Gallium montre que la question « pourquoi ce marché ne scale pas encore » vaut souvent autant que dix ans de R&D en chambre. La réponse détermine le produit à construire. Les premiers déploiements de 2027 diront si l’hypothèse tient face au réel.
